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A la une Complices


Vincent est un jeune prostitué sûr de lui, avant tout un corps que l’on paye et convoite, un "corps du délit", entièrement, entité physique pour laquelle, aussi, on chavire, se déchire ou se jalouse. Désiré, érotisé à chaque instant par la caméra de Frédéric Mermoud (prometteur) qui ne se prive pas de s’en régaler (Gilbert Melki, à quelques reprises, n’y échappe pas non plus), Vincent est tel un fantasme que chacun tente de s’approprier absolument, d’un client à un ami en passant par le réalisateur lui-même. Rebecca, elle, est une lycéenne sans rien de spécial, gentille fille pas très belle et en même temps très touchante, très naturelle dans sa simplicité et dont le sourire est joliment désarmant.
C’est peut-être cela que cherche Vincent à travers elle, ce besoin d’une délicate normalité qui le ferait vivre mieux, l’emmènerait loin des chambres d’hôtels, des lits froissés et des rancœurs masculines. Mais c’est Rebecca, contre toute attente, qui s’essaiera au monde de Vincent, par amour ou par bravade, prête à se donner elle aussi à ces hommes mariés cherchant, à travers eux, un regain à leur(s) envie(s) sexuelle(s).
Hervé et Karine sont deux flics un peu las enquêtant sur la mort de Vincent (dont le corps a été retrouvé dans un fleuve). Pour eux, c’est à travers Vincent (et la découverte de son assassin) qu’ils cherchent, peut-être, des réponses à leur solitude et comme un nouveau souffle à leur existence. Leurs histoires à tous les quatre, en parallèle et en croisements, confesse un examen de la passion, du désir à tout âge confrontant romance de la jeunesse (impulsive, incarnée) et bilans amers de la quarantaine (états d’âme, détresse sentimentale).
L’investigation policière n’est qu’un doux filigrane, Complices est d’abord un drame avant d’être un thriller, Mermoud interrogeant surtout l’intimité de ses personnages face à l’amour, aux relations et au sexe. Il filme le sexe, justement, avec caractère et détermination, les scènes sont frontales, exposées sans bien faire, sans ménager. Dommage en revanche que le film, dans sa généralité, n’apporte pas plus de trouble moral, de griserie esthétique. Tout reste comme à l’état provisoire, momentané et développé à moitié (c’est assez évident par rapport au personnage d’Emmanuelle Devos ou celui du frère d’Hervé). Il manque à Complices une réelle ambition, une impolitesse, une rigueur qu’empêchent davantage une mise en scène inexpressive et une photographie assez déplaisante.
 
Complices - ma note pour ce film :
A la une I love you Phillip Morris


Comédie romantique et divertissement carrément moyen, ce très attendu I love you Phillip Morris ne tient pas les engagements que ce projet longtemps repoussé (la faute à des investisseurs timorés, l’homosexualité étant encore, apparemment, un tabou insurmontable aux États-Unis) laissait grandement promettre et supposer. Ses manières très Arrête-moi si tu peux inspirées, comme le film de Spielberg, d’une histoire vraie abracadabrantesque, et entremêlées à une romance gay que l’on peut, en définitive, trouver accessoire, lui donne à coup sûr un ton vif et décalé qui fait souvent mouche. Mais sur sa durée, I love you Phillip Morris finit par ennuyer, ne plus convaincre et ne plus passionner ; le film fait davantage sourire que franchement rire et c’est parfois laborieux (les symboles phalliques), parfois réussi ou parfois inégal dans ses effets, ses traits d’humour et ses moments touchants.
Ce grand fou de Steven Russell n’est finalement ni un escroc ni un filou, c’est d’abord un homme complètement amoureux prêt à toutes les affabulations, à toutes les combines (jusqu’à se faire passer pour mort) pour roucouler tranquille avec son homme au bord d’une piscine. Au-delà de son entêtement presque maladif, c’est un éternel amant transi que rien n’arrête (et surtout pas les murs d’une prison) ou n’empêche les sentiments débordants qui ont quelque chose d’inexorable, de flippant dans leur envie d’exaltation.
Le film se joue pas mal des clichés sur l’homosexualité, s’en divertit et en abuse pour mieux les snober ou leur tordre le cou, le situant, de fait, davantage du côté d’une Cage aux folles allégée (dans sa première partie) que d’un Brokeback Mountain viril et sans chichi. Jim Carrey fait du Jim Carrey avec excellence, mais il n’a rien de vraiment surprenant ici (au contraire de ses inoubliables prestations dans The Truman show, Man on the moon ou Eternal sunshine of the spotless mind). La vraie surprise vient plutôt d’Ewan McGregor, étonnant en gay sensible et tout sucré capable de s’émouvoir de petits mots tendres dans les emballages de chocolat (la scène est courte, mais très drôle).
Leur couple, inédit et malicieux, est évidemment la pièce maîtresse du film et ce pourquoi il s’emporte, fonctionne dans ses intrigues fofolles pas toujours convaincantes. Bancal, malhabile dans sa maîtrise du rythme et du scénario, I love you Phillip Morris est un objet bien trop approximatif, un peine à jouir dans sa constance et son élaboration.

Soyons gays sur SEUIL CRITIQUE(S) : Beautiful thing, La confusion des genres, Avant que j’oublie.
 
I Love You Phillip Morris - ma note pour ce film :
Mother


Elle marche dans un champ de blé, trace un chemin qu'elle paraît craindre, puis s’arrête et danse magnifiquement, face à nous, sur une musique superbe, sorte de valse-tango enivrante, envoûtante (et c’est sans doute là l’une des plus belles séquences d’ouverture de ces dernières années, visible directement ici). Elle contemple l’horizon devant elle, et son regard est étrange et perdu et admirable à la fois, et sa danse n'en est pas une, elle est plutôt une invocation, une rythmique tribale et clandestine, mais pour quelle divinité, pour quels astres ou quelles prières ?
Plus tard, la vérité fera "comprendre" l’expression de ce mouvement (dansait-elle avant ou après les terribles événements ?) et à la fin (la dernière scène est tout aussi sublime que la première, émouvante et fascinante), elle dansera encore dans le soleil d’un crépuscule étincelant avec d'autres femmes, d'autres mères et icônes, libérée, après un point d’acupuncture précis dans la cuisse (tel un reset, un reboot accompli dont elle révéla auparavant le secret à ce chiffonnier déjà croisé), de souvenirs trop violents et d’une tristesse qui entravait son cœur.
À l’égal de Memories of murder et The host, Bong Joon-ho alterne une fois encore, avec aisance et virtuosité, les genres, les ambiances et les tensions avancées. Comme un double concret, fondé, de Memories of murder, Mother parle lui aussi de jeunes filles assassinées (ici il n’y en a qu’une) dans une ville/village de Corée. Si Memories of murder se situait du côté des enquêteurs, Mother offre une vision plus intime et plus "féminine" d’un drame qui va fragiliser, bouleverser le quotidien d’une mère et de son fils déficient mental, accusé du meurtre d’une lycéenne.
S’opposant à la paresse des institutions et à la vénalité d’avocats débauchés, cette mère (dont on ne saura jamais le nom) fera TOUT pour l’innocenter, préserver son honneur et le libérer de prison. Ses recours sont donc forcément hors-la-loi, désaxés (socialement et psychologiquement) ; ils se nichent, se construisent dans les aléas de l’inconscient et de la mémoire qu’il faut pouvoir invoquer ou dissimuler, dans les mystères et les rapports de l'amour filial aussi (presque incestueux) qui la poussent, inexorablement, à appréhender les faits, les assembler, les recomposer et/ou les nier.
L'identité de l'assassin, la résolution (volontairement floue et ouverte à d’autres pistes) de l'intrigue importent peu. Dans ses dernières secondes il y a autre chose, il reste autre chose de Mother. Une puissance sourde. Une danse fébrile dans un bus. Une détermination jusqu'à la folie, à feu et à sang, littéralement. Si, à la moitié du film, le rythme patine un peu, s'enlise et perd parfois de notre attention, Mother finit par subjuguer grâce à sa singularité et la beauté de ses cadres (entre autres un travelling, très tarkovskien, qui rappelle Le sacrifice quand elle marche, s’enfuit dans les bois et la nature avec une maison qui brûle en arrière-plan).
Film sur un dévorement aveugle, sombre et excessif, Mother a également pour lui la force d’interprétation de Kim Hye-Ja, exceptionnelle en mère fragile et dure à la fois, douce et harpie, maternelle et Gorgone se laissant prendre, dans la main de son fils quand il se couche auprès d’elle, un sein jadis nourricier. Enlacés ainsi tous les deux, ils semblent ne faire qu’un et, dans l’immobilité du temps, ne plus rien voir ni relever des affronts du monde.

Bong Joon-ho sur SEUIL CRITIQUE(S) : The host.
 
Mother - ma note pour ce film :
A serious man


D’un creux d’une oreille (filmé comme la création d’un macrocosme) à la vision d’une tornade dévastatrice (qui en serait donc la fin), et dans ce laps de temps très précis, A serious man concrétise l’analyse burlesque, imperceptiblement vertigineuse, des dérèglements et des mystères du destin via la démonstration, in situ, appliquée à celui de Larry Gopnik, universitaire respectable et père de famille dépassé. Il y a toujours eu, chez les Coen, cette figure récurrente d’un homme un peu pataud (Llewelyn Moss, Jeff Lebowski, Jerry Lundegaard…) à qui il arrive soudain toutes les catastrophes du monde, lesquelles, en plus d’être absurdes, s’enchaînent et s’accumulent avec un féroce entêtement.
Sous ses allures de comédie cynique et minimaliste, A serious man œuvre à beaucoup plus d’ambition(s). Perceptions, mathématiques, art du possible et principe d’incertitude, tout ici est affaire de logique et de spiritualité (judaïque), voire de cosmogonie. La célèbre expérience de Schrödinger (dont le but est de démontrer qu’un chat peut être vivant ET mort), évoquée à un moment par Larry et mise directement en pratique dans le prologue, semble décider vers quelles interrogations se déploie le film : quel est le sens de l’existence, où se trouve la vérité ? Sur un parking, gravée dans les dents d’un goy ? À travers les paroles d’une chanson de Jefferson Airplane ("When the truth is found to be lies (…) But in your head baby, I’m afraid you don’t know where it is") ?
L’appréciation d’une certitude qui n’est jamais acquise, jamais entièrement contrôlée, va obliger Larry à, d’abord, consulter de hautes instances religieuses pour tenter d’y comprendre quelque chose (trois rabbins au discours sibyllin), ensuite à se reprendre seul en main, à comprendre ses aspirations et ses doutes au fil d’épreuves cocasses (divines ?) toujours imprévisibles.
Avec un art consommé du tempo et du bizarre, les frères Coen orchestrent minutieusement cette curieuse valse-hésitation de la providence et de la fatalité. A serious man rappelle Lynch et son Blue velvet (qui explore, lui aussi, l’intérieur symbolique d’une oreille) ; les deux films s’inspirent des souvenirs d’enfance des réalisateurs et scrutent, sous le vernis propret d’une peinture à la Norman Rockwell ou Leyendecker, un monde absurde et insaisissable au sein d’une petite ville américaine où la réalité se trouble et se replie brusquement (accidents de voiture, voisine tentatrice, chantage, lettres anonymes…).
Facétie intellectuelle et métaphysique, bel objet drolatique, A serious man distille une superbe impression d’achevé et de sophistiqué (tous les acteurs sont parfaits avec une tête de l’emploi idéale, la photographie de Roger Deakins est somptueuse). Maniant à merveille le comique de situation et celui de la répétition (l’oncle dans la salle de bains, le fils de Larry coursé par un camarade de classe…), les frères Coen observent avec précision l’existence jusqu’à sa plus simple cruauté et exprimant, dans son acharnement envers un mensch comme point central, une bien étrange circonvolution.

Les frères Coen sur SEUIL CRITIQUE(S) : Blood simple, No country for old men.
 
A Serious Man - ma note pour ce film :
Brothers


À un instant du film, Grace, le personnage interprété par Natalie Portman (fade et transparente), confie à Tommy, son beau-frère un peu rebelle (il a des tatouages, fume des joints, a été en prison et n’est pas un bon soldat qui sauve des gens, c’est comme ça qu’on sait qu’il est un peu rebelle), un soir devant la cheminée : "I’m such a cliché". Aveu conscient, inéluctable, résumant très exactement ce tire-larmes plein de ferveur poisseuse, ad hoc pour réconforter et satisfaire cette Amérique encore traumatisée, semble-t-il, par ses GI’s morts au combat et engluée dans des batailles lointaines qui n’en finissent plus.
Ce récit malhabile, presque naïf, d’un homme (Sam) présumé mort au combat en Afghanistan, puis revenant auprès de son épouse et ses deux filles après des mois d’emprisonnement (et constatant le rapprochement entre sa femme et son frère), n’apporte aucun étonnement, n’ouvre sur aucun vertige, aucun abîme quel que soit le champ d’action figuré (dans la relation des frères, les fêlures de Sam ou dans l’évocation des bouleversements intimes de chacun). Le film a quelque chose de figé, d’exaspérant et de dépassé qui gêne l’empathie, contrarie un désordre soudain.
Tout ce qu’il fallait précisément éviter, tout ce qu'il y avait à ne pas faire pour ce genre de film, Sheridan le fait et s’en abreuve avec l’enthousiasme d'un marine conditionné pour occire du taliban ; situations convenues et attendues en plus d’être platement mises en scène, sempiternels rabâchages et stéréotypes du deuil, du traumatisme de guerre, de la famille unie dans l'adversité (les deux gamines sont souvent sollicitées pour amener les sanglots, susciter l’émotion facile) et, finalement, jamais rien de vibrant, de déflagrant à la longue et à chaque seconde. Sheridan a été plus inspiré (et plus inspirant) quand il filmait, directement à l'estomac, d’autres tragédies humaines moins bienveillantes (The field, Au nom du père, The boxer).
À l’opposé de films divers (Jarhead, Dans la vallée d'Elah, Battle for Haditha, Redacted...) impliquant une perspective sombre et peu glorieuse des conflits américains récents, Brothers, sorte de Voyage au bout de l’enfer du pauvre (et remake inutile d’un film danois), se complaît dans la mignardise psychologique et un discours social moribond. Excepté deux ou trois scènes saisissantes (Sam commettant l’impensable pour sauver sa peau, le final dans la cuisine…) et le jeu poignant, dans la deuxième partie, de Tobey Maguire, il n’y a rien à sauver, rien à se rappeler de cette œuvre lisse et standard, formatée par trop de normes compassées.
 
Brothers - ma note pour ce film :
La princesse et la grenouille


C’est, paraît-il et j’en sais quelque chose, dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Chez Disney, ils ont dû cogiter ça à mort, "In the old pots you make the best soups, dude" ; du coup, vu que la boîte tourne plus vraiment rond depuis un bail niveau animation, vu que les ballons en forme de Mickey à 60 euros pièce ne se vendent plus du tout et que ces bons à rien d’intermittents du spectacle demandent 2 euros d’augmentation par mois pour 10 heures passées chaque jour sous un costume de trente tonnes ou derrière une caisse habillés en fermière ou en improbable cow-boy que même ceux de Brokeback Mountain ils voudraient pas leur rouler un patin, ils se sont dits, chez Disney, qu’il fallait revenir aux roots, au old school (genre La belle au bois dormant, Le livre de la jungle, La petite sirène et tout le tralala) pour redonner grave la niaque aux actionnaires en ces temps de déprime économique.
Annoncé comme une belle renaissance, sympathique et joliment traditionnelle, La princesse et la grenouille fleure pourtant davantage le renfermé du vieux pot que la fraîcheur de la meilleure soupe. Les "gags", usés depuis des années et déjà appréciés dans pratiquement tous les Disneys du siècle dernier, s’enchaînent mollement entre une scène de chanson relativement acceptable et deux de situation complètement ennuyeuses. Les personnages n’ont aucun charisme (à part peut-être Louis l’alligator et Ray la luciole), l’action met un temps fou à se mettre en place pour finalement ne jamais décoller ni rien provoquer, et le rythme dans son entier se traîne et se traîne encore vers une fin prévisible qui arrive comme une sainte délivrance.
Le discours moralisateur, d’un autre âge et même pas excusable, devrait logiquement plaire à notre majorité politique : il faut travailler plus, le jeune, le jour et même la nuit, si tu veux être honnête avec toi-même et t’en sortir et accéder à tes rêves, tue-toi à la tâche, n’aie plus de vie sociale, économise, capitalise, de toute façon dans ta vraie life t’auras jamais un(e) rentier(ère) qui viendra te sauver les miches en coassant à la fenêtre de ton 15m2 pourri… Mais on a droit de rêver (enfin surtout le jeune) et heureusement, heureusement que Disney est là pour nous l’apporter, ce rêve (bleu évidemment, pour les connaisseurs).
Forcément, tout se termine dans un grand feu d’artifice so cliché (il y a quand même un mort du côté des gentils et c’est assez rare pour ne pas le signaler) avec mariage, jours heureux, joies de la famille et marmaille en devenir. Mettre de côté, pour un instant, l’image de synthèse et la 3D, et s’amuser de l’éternel classique du prince charmant transformé en grenouille étaient, en soi, de bonnes idées ; mais tout reste désespérément fastidieux, sans originalité et épuisant de conformisme. Dommage qu’il n’y ait, à aucun moment, ne serait-ce qu’un soupçon de la magie du Roi lion ni du grain de folie d’Aladdin, d’Hercule ou de Kuzco.

Que ce dessin animé correctement raté me permette au moins d’annoncer, avec un à-propos et un timing parfaits, le début, très prochainement, d’un nouveau cycle sur Seuil critique(s), "De l’art animé". Le programme de ce cycle, tenu secret pour éviter l’émeute, verra quelques guest-stars de luxe (Palilia, Ashtray-girl et Alexbest) se joindre à moi pour évoquer plusieurs œuvres appartenant à diverses "familles" du dessin animé ou utilisant différents styles d’animation.
 
La Princesse et la grenouille - ma note pour ce film :
Orange mécanique


Films et scandales 6/7 - 1971 [Critique rédigée par MG]

L’heure est grave. Me voilà embarqué dans un cycle chez mon ami mymp qui, n’ayant peur de rien, me confie la critique d’Orange mécanique, film culte et pratiquement intouchable. Moi, Mister Grenouille, j’ai accepté d’écrire cette critique ; elle était normalement prévue pour le blog que je partage avec Docteur Zélie, mais sans cesse repoussée... Et, après avoir vu Orange mécanique trois fois, je ne sais toujours pas par quel bout commencer cet article. Je présente par avance mes excuses à ceux que ma critique va décevoir, à ceux que ma critique va choquer, que dis-je, outrer, et aux autres qui s’en foutent royalement. Un peu de couilles, un peu de plume, et pour les arguments, on repassera.

Pour faire fort dès le départ, et sans provocation aucune, Orange mécanique n’est pas, pour moi, un chef-d’œuvre du septième art. Il ne fait pas parti de mes films cultes (étant une adaptation, c’est plutôt le roman d’Anthony Burgess qui devrait être considéré comme vraiment culte), de mes références cinématographiques, je ne le possède pas en DVD, je n’ai pas d’affiche chez moi. Orange mécanique ne fait pas partie de mon top, de mon panthéon et de ma galaxie pour la simple et bonne raison que je me suis littéralement emmerdé devant ce film (dommage pour une œuvre si "provocante et scandaleuse"), aussi bien la première que la deuxième et la troisième fois.
Impassible dans mon canapé, j’ai contemplé Alex et sa banda de droogs chahuter dans les rues anglaises, frapper un ded et violer des devotchkas dès la notché tombée. Kubrick étale cette folie comme un propos nécessaire à son film : une bande de killers propres sur eux et bien éduqués, surexcités par le sexe et la violence, détruit tout ce qu’elle trouve sur son passage, juste pour le plaisir. Et l’œil bleu de Malcolm McDowell avec ces faux cils, gravé pour toujours dans l’histoire du cinéma, n’aura jamais autant véhiculé de folie et de haine jouissive.
Puis c’est l’internement, la torture médicale, la dictature en blouse blanche. Ce bratchni d’Alex DeLarge devient le cobaye d’une thérapie censée lutter contre la violence en lobotomisant simplement le sujet ; inhumanité contre inhumanité, qu’on le castre et qu’on lui rince donc le mozg ! Mais la réintégration est-elle possible pour ce violeur, ce monstre se passionnant pour Beethoven, souillant les corps et les âmes, saccageant des tchellovecks, des litsos à coups de schlaga et dungant sur la société au zvook d’un requiem fou ?
La réalisation de Kubrick annihile tout sentiment (qu’il soit bon ou mauvais), impose une situation initiale de manière dictatoriale qui, au final, écrase cette même situation, laissant couler l’histoire, sans intervention aucune, et magnifiant, par la lumière et la musique en décalage esthétique, les scènes de violence. Kubirck tente de s’interroger (et de nous faire nous interroger) sur la morale, l'éthique et notre société, mais on s'ennuie très vite puisqu'il semble apporter lui-même toutes les réponses à ces questionnements. De plus, Kubrick ne prend pas de recul avec son sujet, il choisit plutôt de filmer, avec une perversité complaisante, le défoulement de ces gaillards. Gros handicap : à aucun moment il est possible d’éprouver de la haine, de l’empathie ou de la pitié pour le personnage d'Alex, loin, tellement loin de nous.

Ne me demandez pas plus d'arguments ou d'exemples, je n'ai vraiment pas envie de me le retaper une quatrième fois… Comment expliquer qu’un tel film puisse me laisser indifférent ? Dur à expliquer ou à justifier, pourtant c’est bien de cela dont il s’agit et cela me désole terriblement (enfin au moins un peu). Je suis resté insensible à la mise en scène de Kubrick qui s’apparente à de la branlette de yarblokoss, inutile sur un propos aussi intelligent. Cela se veut esthétique, provoc', léché ; c'est un rien facile, déplacé et ringard car, et même si le propos reste d'actualité, le film, 40 ans plus tard, a pris un sacré coup de vieux.

P.S. : Non, vous n’êtes pas bezoumny, et si vous n’avez rien compris, c’est normal, quelques mots Nadsat sont venus se glisser dans cette terrine gloupide !
 
Orange mécanique - ma note pour ce film :
Bright star


De quand, de quel temps n’avais-je plus connu tel emportement, telle ivresse terrible pour une œuvre ouverte à tant de sublime ? Et dans le transport intact, frémissant, des lumières doucement rallumées, mon cœur s’étreint, s’arrête si précisément ; une émotion s’accapare de sous ma peau, ourlée, belle captive en moi s’ingéniant à me suffoquer, me dévorer de si magnifiques façons que n’osant, ainsi, avouer mon affection.
Qu’aurais-je su d’elle d’avant, qu’aurais-je entrevu de ses évidences, soudain si parfaites dans un mouvement, de ce récit fait de grâces et de croyances ? Deux beaux épris d’un désir absolu, plus fragile que ces instants de rosée, un matin sur quelques herbes nues qui les virent parfois s’abandonner. Par cette grande fenêtre, ce battant large et précis, j’entendais le vent qui s’amusait dans les feuilles et les joncs, et les ailes des rossignols cognant dans ces feuilles aussi, et plus loin où ils s’adoraient le friselis des papillons.
Dans les prairies avec ces gens sur les à-côtés, je les voyais s’aimer de purs et fervents sentiments, chastes et dans un même regard si pressés, de peur que s’éveillent les limbes et le temps. D’un hiver à un été, puis d’un nouvel hiver admirable, de ces saisons suffisent à nous rappeler, dans leur fougue et leurs élans charitables, qu’une passion n’a jamais de seuil ni d’orée, qu’elle est vaste, à un point considérable et sans même une seule seconde à sacrifier.
De ces baisers et frôlements de mains, qu’il est possible de déceler tant de faveurs, mais aussi, et d’un jugement certain, les premiers tourments et les premières fureurs ; car l’amour, et plus sûrement qu’il emporte, sait vaincre ou blesser ou reprendre, face à la mort il est plus cruel encore qu’en sorte, telle une oraison de chagrins et de cendres, il laisse absent, transi par les larmes, et prêt à plier ou rendre les armes.
Poésie brûlante, fiévreuse tel un fou d’amour sous la braise, à chaque lettre écrite à la plume, lue, exacte et merveilleuse, comme un soleil qu’un miracle ne ferait fondre la neige, mais au contraire partagerait la flamme et la nature précieuse. Et si, dans le ciel, les étoiles scintillent, brillantes à ne plus pouvoir les compter, qu’importe alors les frêles et ruants exils, c’est dans un beau soupir qu’elles m’ont emmené.
 
Bright Star - ma note pour ce film :
Coco Chanel & Igor Stravinsky


Le cinéma a eu ses belles ruptures esthétiques de la part de réalisateurs cherchant soudain d’autres horizons, d’autres nébuleuses à explorer : Lynch et Une histoire vraie, Cronenberg et Faux-semblants, Spielberg et La couleur pourpre, Scorsese et La dernière tentation du Christ, etc. Jan Kounen s’y essaie à son tour, laissant derrière lui des œuvres barrées (Gisèle Kérosène, Vibroboy, le bien nommé, mais mal-aimé, Dobermann, 99 francs) qui l’ont rapidement catalogué comme un réalisateur foutraque et déjanté sans talent évident (à première vue).
De fait, Coco Chanel & Igor Stravinsky a tout du projet de la "maturité", de la "reconnaissance" critique pour Kounen. Il abandonne ainsi ses habituelles excentricités pour se confronter à une forme plus classique de création, imposée en partie par l’histoire tirée du livre de Chris Greenhalgh relatant la liaison adultérine entre la couturière réputée et le compositeur incompris (qui, ici, sont comme désacralisés).
La force intrigante du film, quasi sensorielle, ne vient pas, principalement, de sa mise en scène inspirée ni de l’interprétation séduisante de Mikkelsen et Mouglalis (superbe et altière et dont la voix opaque réussirait à faire se damner), elle émane de cette cadence étrange qui paraît comprendre, obéir à l’inspiration musicale, rythmique et néoclassique, de Stravinsky. Le film, s’il suit bien une trame générale, a l’air de se construire, et de façon imperceptible, par fugues, fragments et interruptions. Les dialogues rares (souvent remplacés par les accords exaltés de Gabriel Yared) accentuent ce sentiment d’une œuvre envoûtante comme en infime décalage avec l’instant, presque avec elle-même.
La passion des deux amants n’en est pas vraiment une (et qu’on l’accuse de manquer de ferveur est un mauvais procès), plutôt une sorte de désordre, peut-être de magnétisme invisible, peut-être d’intérêt ou de calcul. Il n’y a en tout cas pas de réelle "adoration" entre ses deux anti-conformistes se charmant, se mal-aimant pour quelques raisons et prétextes aussi mystérieux que la logique qui les pousse à s’étreindre secrètement au bas d’un piano, au sein d’une alcôve ou quelque part dans la nature. Il est possible également d’invoquer l’alchimie, physique ou intellectuelle, présente au cœur du processus de fascination trouble de ces doubles figures de la pratique artistique (du génie artistique ?) quand Chanel, justement, envisage et approche les méthodes de transformation, de distillation expérimentales pour son futur Chanel n°5.
L’influence chamanique qui, depuis Blueberry et son final "en transe", semble posséder entièrement Kounen, se retrouve en filigrane dans le beau générique du début et dans les séquences de fin suggérant, assez maladroitement tout de même, le 2001 de Kubrick (Coco et Igor, au crépuscule de la vie, et face à leur solitude tel Dave Bowman face au monolithe noir, donnent l’impression de communier entre eux malgré la distance, de s’accorder avec le temps présent et l’avenir passé). Manière singulière de terminer un film tout aussi singulier, insolent et moderne, se détournant avec audace des conventions d’un biopic sans originalité, plein généralement des beautés fades d’une reconstitution et d’une linéarité trop apprêtées.
 
Coco Chanel & Igor Stravinsky - ma note pour ce film :
My tivi is rich
Ça n’aura, a priori, échappé à personne, mais ce blog ne parle pas uniquement de cinéma. Les séries constituent un univers à part entière fait d’autant de passion et d’originalités scénaristiques que celui du septième art. Depuis le milieu des années 90, l’essor incroyable des séries ("l’âge d’or" fut atteint au début des années 2000) a fait comprendre à tous, et surtout à l’industrie du cinéma, qu’il fallait désormais considérer, estimer ce média artistique, doté d’une belle exigence et d’un fort potentiel imaginatif, à sa juste valeur, qu’elle soit créative ou en dollars.
Ce palmarès des 10 meilleures séries télé des années 2000 (que je considère, en tout cas, comme les meilleures) ne prend pas en compte, car antérieures à 2000, mes séries cultes de chez culte telles que Friends, Sex and the city, Les Soprano, À la Maison Blanche, Oz ou Absolument fabuleux (ce qui, finalement, pourrait constituer un autre palmarès, celui des 90’s). Et, si j’avais eu le temps, Deadwood, Mad men, Sur écoute, True blood et bien d’autres encore auraient eu, à n’en pas douter, une place de choix dans ce classement.




1 / Six feet under (2001). Ma chouchoute, ma only one, ma prunelle de mes yeux… La vie, la mort, l’amour. Des sujets presque ordinaires traités de façon extraordinaire ; mise en scène au cordeau, univers visuel étonnant, décalages subtils et un ton grave gorgé d’humour noir, font de la série d’Alan Ball un sommet de perfection télévisuelle. Sans oublier un final de 5 minutes absolument sublime.
2 / The comeback (2005). D’une férocité inouïe, la série de Lisa Kudrow n’épargne rien ni personne. Critique virulente et mise en abîme du milieu de la télévision, The comeback a totalement décontenancé le téléspectateur américain malgré des critiques dithyrambiques. L’interprétation de Kudrow, éblouissante, parachève le côté grandiose et grinçant de cette série singulière.
3 / Arrested development (2003). Située quelque part entre une sitcom autodestructrice et un Woody Allen sous acide, la série de Mitchell Hurwitz est un bijou d’humour à froid, frénétique et décalé. Sa débilité inventive est si unique, si grandiose, qu’elle se savoure sans modération, sans gêne et sans hésitation.
4 / Entourage (2004). Rythmée par une B.O. d’enfer, électrisée par des guest-stars en pagaille, des dialogues enlevés et une interprétation irrésistible (Jeremy Piven ne joue pas, il EST Ari Gold), Entourage ne se prend jamais complètement au sérieux ; ses signes extérieurs de richesse ne sont que les paravents accessoires d’une étude plus concrète sur une amitié immuable et sincère, conflictuelle et attachante.
5 / Carnivàle (2003). Abouti à tous les niveaux, envoûtant et onirique, ce chef-d’œuvre d’HBO relate le combat éternel entre le Bien et le Mal en pleine Grande Dépression américaine. Décors, costumes, mise en scène, photographie, musique, tout concourt à créer un environnement superbement rendu qui donne presque à ressentir, à éprouver la chaleur et la poussière, la sueur et le vent sec. Générique d’intro magnifique.




6 / The shield (2002). Série noire sous soleil brûlant qui reprend l’atmosphère glauque d’un Los Angeles des bas-fonds vue dans Starsky et Hutch. Sa vigueur formelle, sa violence physique et psychologique, sa tonalité dépressive et son acteur plus que charismatique, accrochent dès les premiers épisodes. Avec Tony Soprano, Vic Mackey est l’un des personnages les plus pourris et antipathiques de la télé que l’on adore, pourtant, idolâtrer.
7 / Californication (2007). Le sexe et l’humour vache ne sont pas les uniques fondamentaux de la série qui, en aucun cas, ne peut se réduire à eux seuls. Associant impertinence et sentiments, Californication surpasse rapidement son image de série malpolie pour révéler les désirs de midinette d’un rebelle faussement amoral mais réellement amoureux.
8 / Lost (2004). LA grande série labyrinthique qui fait devenir fou. Complexe et d’ores et déjà mythique, Lost dépasse toutes les interprétations, déjoue toutes les tentatives de résolution. Elle est surtout parvenue à transcender son thème de départ (survivre sur une île étrange) en en faisant une épopée existentielle sur le destin et les choix, les agissements de chacun à prendre et à faire au cours de toute une vie (passée, présente et/ou future).
9 / Dr House (2004). Moderniser la série hospitalière après des années et des tonnes de meilleur comme de pire (Urgences, Scrubs, mais aussi La clinique de la Forêt-Noire ou General Hospital) était un défi apparemment perdu d’avance. La création de David Shore y parvient avec brio grâce à un anti-héros drogué et méchant (génial Hugh Laurie) dont on rêve tous d’avoir, un jour, au moins le centième du centième de franc-parler et de décontraction.
10 / Dexter (2006). Alors qu’elle propose un sujet de fond atypique et déroutant dans la droite lignée d’American psycho, la série, formellement réussie (couleurs éclatantes, mise en scène nerveuse, acteurs attachants), est plutôt une œuvre doucement subversive, un show grand-guignol aimable et formaté qui, au fil des saisons, a su tout de même se renouveler avec inventivité en dépassant son matériau de base (les romans de Jeff Lindsay).

Il y a eu aussi de belles surprises (Big love, Damages, Weeds, The L word, Rome, The office version anglaise…), des classiques désormais qui vieillissent relativement bien (24, Desperate housewives, How I met your mother…) et pas mal de déceptions à court ou long terme (Heroes, Prison break, Dirt, Joey, Les Tudors, Dirty sexy money, Nip/Tuck, Alias…).
 
2009 : "Bronson m'a tuer"
Maintenant que les huîtres et le foie gras et la dinde et les chocolats sont (presque) digérés et que ces p#@*#!s de fêtes de fin d’année sont passées, c’est l’heure de faire les comptes (en toute objectivité et sans mauvaise foi) entre deux remugles traîtres de champagne et autant de résolutions improbables à prendre (croire en l’humanité, se mettre à fumer, dire du bien d’Avatar en soirée). Bilan pour les nuls de mes 5 films 2009 les plus mieux et les plus pas biens, et mes 5 plus attendus pour 2010. Et, lundi 4 janvier, palmarès des années 2000 de mes meilleures séries télé parce que Seuil Critique(s), au cas où personne n’aurait remarqué, parle AUSSI de séries télé.


Les 5 plus mieux



1 / Bronson est une claque, Bronson est un coup de boule, Bronson est beau, exercice de style stylé et ricanant qui singe Orange mécanique tout en affichant ses propres monstrations de cinéma. Brillantissime. [Lire la critique]
2 / À l’origine, ou comment le cinéma français lave l’affront terrible de Cinéman et Tellement proches (voir plus bas). Oui Madame, en 2009, la France est encore capable de produire et mettre en scène de belles œuvres exigeantes sans tomber dans la caricature et la facilité commerciale. [Lire la critique]
3 / La route, incroyable vision de l’après fin du monde, mais surtout poignante errance d’un père et d’un fils luttant contre la violence et l’oubli. D’une tristesse absolue, le film d’Hillcoat bouleverse jusqu’à la folie. [Lire la critique]
4 / Boy A parvient, en un instant, en à peine une minute, à tout balayer dans les âmes et les yeux, une scène de danse fébrile et superbe arrachant tout, et le film est absolument à cette image, jolie découverte portée par un jeune acteur charismatique. [Lire la critique]
5 / Là-haut et Max et les maximonstres, ex aequo, deux grands films pour les grands enfants emprunts chacun d’une poésie subtile et décalée. L’un aérien, coloré, l’autre terrien, automnal, mais une seule et même beauté au final. [Critique Là-haut / Critique Max et les maximonstres]


Les 5 plus pas biens



1 / Hadewijch signe l’égarement scénaristique et formel de Dumont. Après quatre chefs-d’œuvre à leur façon, le réalisateur s’oublie dans un salmigondis indigne de son talent où la bondieuserie de bazar côtoie allègrement l’amateurisme du jeu. Pour un film sur la foi, l’échec est sans pitié. [Lire la critique]
2 / Gran Torino, c’est l’histoire de papy Eastwood qui parvient à embobiner tous ces gens formidâââbles de la critique (et les spectateurs), aveuglés par sa stature de commandeur indéboulonnable, avec un film clichetonneux et emmerdant au possible. [Lire la critique]
3 / Harry Potter et le Prince de sang-mêlé a vu AB Productions s’installer aux commandes de la saga potterienne. Résultat : une sitcom de luxe et surtout de pacotille. Même les scénaristes pro-mormons de Twilight n’auraient pas osé faire pire. [Lire la critique]
4 / Avatar, soi-disant l’événement cinématographique 2009 que tout blogueur cinéma se doit d’avoir vu sous peine d’être excommunier du Web. Calibrée pour la masse, la grosse bidouille numérique de Cameron ne prend aucun risque narratif et ne propose, finalement, rien de nouveau en termes d’esthétique (aussi élaborée soit-elle). [Lire la critique]
5 / Tellement proches, ou comment le cinéma français s’assoit sur l’offensive sublime d’Un prophète et À l’origine (voir plus haut). Oui Madame, en 2009, la France est encore capable de produire et mettre en scène de belles merdes consensuelles sans chercher le respect du spectateur ou même l’once d’une exigence artistique. [Lire la critique]


Mes 5 plus attendus (2010)



1 / Soudain le vide, nouveau choc annoncé de Gaspard Noé, 8 ans après Irréversible. Au vu des premières images et des premiers teasers (celui dans la boîte de nuit est d’une beauté hallucinante), le film paraît augurer d’une expérience sensorielle et psychédélique totale de 2h30 jamais vue ou ressentie au cinéma. [Teasers]
2 / Valhalla rising - Le guerrier silencieux, sorte de Treizième guerrier puissance mille, revu et corrigé par l’auteur du génial Bronson. Barbare, dingue et épique, une œuvre sanglante présageant d’un incroyable voyage aux portes de l’enfer. [Bande-annonce]
3 / Inception, dont rien ne filtre encore de l'intrigue plus que mystérieuse, semble être un thriller haut de gamme et "renversant". Des jeux (mortels) de l’esprit orchestrés par Nolan pour un étrange et futur "commencement". [Bande-annonce]
4 / A single man : Firth, la Moore et Tom Ford, trio chic et atypique pour un film qui ne le semble pas moins. La bande-annonce, alléchante, donne à voir un objet hyper formaliste, élégant et sensuel, quelque part entre Loin du paradis et Almodóvar. [Bande-annonce]
5 / Sex and the city 2, pour mon côté midinette et fleur bleue quand je veux. Fan irrattrapable de la série, le premier m’avait plutôt déçu. Le deuxième s’annonce plus bling-bling que jamais avec escapade marocaine et back to 80’s au programme (idéal pour ressortir mes vieilles Adidas Lendl). [Teaser]

Et, dès janvier, le poétique Bright star de Jane Campion et Mother du surdoué Joon-ho Bong.
 
Sleeper cell


Les religions, les races, les croyances, les cultes… À partir de cet instant où l’humanité a été capable de comprendre le concept de "clan", de catégoriser et de compartimenter l’individu selon son appartenance ou ses convictions, tout n’a été qu’incessantes, frénétiques guerres de pouvoir et de religion. Notre monde contemporain n’échappe sûrement pas, lui aussi, à cette barbarie prônant une foi aveugle disséminée aux quatre coins du monde (Bali, Londres, Madrid, New York…) ; et depuis le 11 septembre, depuis son cortège d’amalgames et de paranoïas en tous genres, le terrorisme islamique est apparu comme ce nouveau (et absolu) mal de nos sociétés.
La série 24 a été la première, dès 2001, a intégré la nouvelle donne internationale (et américaine) par rapport à la menace terroriste. Cinq ans plus tard et un essoufflement thématique évident (même la saison 7, soi-disant celle du renouveau, retombe dans les vieux travers de la série), Sleeper cell redessina à son tour une géographie et un système de la violence extrémiste. Si la série de Showtime a, elle aussi, un "paria" pour figure centrale, anti-héros marginalisé au sein même du gouvernement (rétif nihiliste et ultra-violent pour Bauer, agent double et musulman pour Darwyn al-Sayeed) et cherchant à déjouer un énième attentat terroriste à Los Angeles, elle nuance en revanche le propos et la forme pour une meilleure appréhension des rouages d’une haine plus que radicale.
Loin des cliffhangers incessants (mais excitants) de 24, Sleeper cell joue davantage sur les questionnements extérieurs (jusqu’où aller pour réussir sa mission ?) et intérieurs (sa propre religion remise en question) d’un homme face aux multiples visages de l’horreur. Si le côté "United colors of terrorism" a quelque chose d’un peu trop démonstratif (la cellule terroriste infiltrée est composée d’un Américain, d’un Arabe, d’un Bosniaque et d’un Français, Darwyn étant lui-même un Afro-Américain), l’intrigue reste relativement sobre et crédible (pas d’explosions ni de scènes d’action inutiles), décryptant le lent processus d’un mode opératoire meurtrier (recrutement, financement, organisation…) et délivrant, sur la fin, son lot de suspens obligatoire.
Sleeper cell parvient à tempérer les préjugés tout en exposant les différentes facettes de la religion islamique (du modéré à l’intégriste) ; son aspect didactique, pas complètement exploité dans la rigueur (plusieurs concessions scénaristiques sont faites), en font une série aux deux tiers réussie, malgré tout frondeuse et captivante.
 
Sleeper Cell - ma note pour cette série :
La décade prodigieuse
Puisque l’on me presse, puisque l’on m’ordonne, dans mon oreillette, d’annoncer qu’il est possible de laisser en pâture son classement des 20 meilleurs films des années 2000 sur l’incontournable Le temps du cinéma, blog pluriel dont le mystérieux commanditaire aurait, dit-on, participer au tournage d’Avatar en tant que figuration d’un Na’vi en 1D, alors je l’annonce fort parce que c’est beau et parce que c’est Noël. Pour vous défouler, c’est par ici.
Rien que pour vos yeux, voici mon palmarès personnel et forcément superbe (l’année indiquée est celle de la sortie en France). Et vendredi 1er janvier à 00h01, grâce à la "magie" d’Allociné (celle de pouvoir programmer la date et l’heure de publication d’un article, à moins évidemment qu’un énième bug ne vienne contrecarrer mon plan diabolique), palmarès de l’année 2009 avec mes "up and down" comme on dit chez les jeunes.




1 / La vie nouvelle (2002 - Philippe Grandrieux). Me remettrai-je un jour de cette expérience sidérante, de ce vortex sensoriel qui happe vers des ténèbres si éblouissantes ?
2 / Mulholland Drive (2001 - David Lynch). L’énigme fascinante et sublime de ce début du siècle, vie rêvée d’un ange se consumant d’un trop d’amour.
3 / Punch drunk love (2003 - Paul Thomas Anderson). Énorme bonheur de comédie, cacophonie irrésistible aux mille et une couleurs magnifiée par la mise en scène d’Anderson.
4 / Irréversible (2002 - Gaspard Noé). Une vraie proposition de cinéma, radicale et inédite. Un extincteur, un viol, et une émotion finale indescriptible.
5 / Memories of murder (2004 - Joon-ho Bong). Entre thriller et comédie burlesque, un film étrange et passionnant sans réel précédent. Beau regard caméra à la fin qui laisse sans voix.




6 / La pianiste (2001 - Michaël Haneke). Étude implacable et vertigineuse d'une femme suppliciée par la vie, et Huppert bien sûr, au-delà du jeu.
7 / Les fils de l’homme (2006 - Alfonso Cuarón). L'une des plus surprenantes œuvres d'anticipation sur la dérive de notre monde, d'un réalisme rugueux et poétique.
8 / Mysterious skin (2005 - Gregg Araki). Mélodie pop acide d’une sensibilité à fleur de peau sur deux innocences crevées. Un film qui déboulonne.
9 / Amours chiennes (2000 - Alejandro González Inárritu). Trois histoires, autant de vies et de destins se croisant, se heurtant sans répit. Une polyphonie brutale et déchirante.
10 / L’arriviste (2000 - Alexander Payne). Duel au sommet entre Broderick et Whiterspoon dans une comédie satirique de haut vol qui réconcilie avec le cynisme et la méchanceté.




11 / Incassable (2000 - M. Night Shyamalan). Mon père, ce (super) héros. Shyamalan observe avec douceur mais intensité la (re)naissance d’un homme en père et en justicier.
12 / Elephant (2003 - Gus Van Sant). Appréhension artistique d'un massacre, pleine d'une beauté diaphane s'éternisant comme un souvenir absolument immatériel.
13 / 28 semaines plus tard (2007 - Juan Carlos Fresnadillo). Mise en scène incroyable pour la suite crade et agressive du 28 jours plus tard de Boyle. Et une séquence d'ouverture à s'arracher les cheveux.
14 / Requiem for a dream (2001 - Darren Aronofsky). Électrochoc syncopé qui laisse à cran. Aronofsky invente l'addiction cinématographique.
15 / La guerre des mondes (2005 - Steven Spielberg). Avec La liste de Schindler, le film le plus sépulcral et le plus pessimiste de son auteur. L'extraction et l’attaque du tripode restera comme l'une des scènes les plus parfaites du cinéma de Spielberg.




16 / The cell (2000 - Tarsem Singh). Œuvre esthétique avant tout, qui n'existe que par et pour son invention visuelle, sa splendeur perpétuelle.
17 / Rivers and tides (2005 - Thomas Riedelsheimer). Une pause merveilleuse dans ce monde de brutes, balade contemplative et intrigante sur les pas du land artist Andy Goldsworthy.
18 / No country for old men (2008 - Joel et Ethan Coen). Diamant sauvage et poussiéreux. Javier Bardem bluffant, avec une coupe de cheveux désormais culte.
19 / La confusion des genres (2000 - Ilan Duran Cohen). Cru sans jamais être vulgaire, osé sans être trivial, un régal de comédie française bénéficiant de dialogues aux petits oignons.
20 / Bronson (2009 - Nicolas Winding Refn). Un exercice de style de ce style, avec une telle énergie et une telle envie de cinéma, il en faudrait un tous les jours.
 
Avatar


La force du cinéma de Cameron a toujours été d’associer parfaitement l’art de l’entertainment à une exigence artistique aiguë et irréprochable, voire maladive. Chacun de ses films est ainsi un modèle, une référence dans son genre, du film d’action purement jouissif (True lies) à l’épopée historique (Titanic) en passant par la grande aventure sous-marine (Abyss). Surtout, ses films ont repoussé sans cesse les contraintes esthétiques et technologiques du cinéma, tant d’un point de vue du tournage qu’au niveau des effets spéciaux (le réservoir géant pour Abyss, le T-1000 dans Terminator 2, l’Harrier dans le final époustouflant de True lies, la minutieuse reconstitution du Titanic, etc.).

Avatar, l’arlésienne cinématographique de Cameron depuis plus de quinze ans, s’anime enfin sur tous les écrans de la planète Terre. Attendu longtemps et fébrilement tel un RER A un jour de grève à une heure de pointe, le film de Cameron a largement bénéficié d’un buzz gigantesque dont personne en ce bas monde n’a pu logiquement réchapper. Maintenant, soyons réalistes (honnêtes ?) une minute : le même film, la même histoire au dialogue et à la virgule près, avec de "vrais" acteurs, sans images de synthèse et 3D "révolutionnaires", sans barouf médiatique autour pendant des mois et sans Cameron à la mise en scène (disons, à la place, un bon tâcheron d’Hollywood), se serait fait laminer en moins de deux par les critiques et les spectateurs pour niaiserie et manichéisme aggravés, suscitant dès lors un intérêt digne d’un pet de mouche à l’autre bout de la galaxie (pour peu qu’il y ait des mouches qui pètent à l’autre bout de la galaxie, ce qui, somme toute, serait assez extraordinaire). Mais on préfère se pâmer, trépigner et applaudir, s’aveugler surtout des illustres faits d’armes de Cameron sans oser, sans vouloir admettre l’implacable vérité.
Parce qu’après une première heure pleine de purs émerveillements bigarrés, l’ennui s’installe aussi sûrement qu’il va perdurer (et pas besoin de lunettes 3D pour (p)ressentir cet effet-là). De fait, les carences du scénario, passé l’enchantement graphique des premiers instants (qui, en définitive, ne propose rien de vraiment nouveau, l’imagerie Star wars, celle de l’heroïc fantasy et des jeux vidéo étant déjà passée par là), paraissent aussi évidentes, aussi criardes que les couleurs flashy et fluorescentes du film. Face à un projet d’une telle ambition et d’une telle envergure, impossible de faire l’impasse sur une intrigue qui en manque cruellement.

Le problème ne vient même pas du fait qu’elle soit prévisible, éculée, chargée de psychologie sommaire et autres prédications New Age, il vient essentiellement de celui que TOUT a été vu et revu et re-revu encore. Rien de nouveau, de palpitant, de transcendant, mais du cliché à la louche et des situations déjà régurgitées des centaines de fois dans des centaines d’autres films (Un homme nommé cheval, Danse avec les loups, La forêt d’émeraude, Roméo et Juliette, La ligne rouge, Princesse Mononoké…). Cameron recycle tout un pan, toute une mémoire du cinéma (américain principalement) sans en approfondir les thèmes, sans proposer autre chose qu’une relecture binaire (le bien/le mal, les méchants/les gentils, le profit/la nature…) et à ce point schématique, abêtissante.
On a beau se raccrocher aux belles images, au rendu incroyable des textures, des décors foisonnants et des expressions des visages, à quelques scènes soufflantes, rien n’y fait, on finit (très vite) par se lasser tout en se rendant compte, avec effroi et lassitude, qu’il y a encore 1h30 à tirer de cette purée synthétique (on aimerait bien, du coup, avoir son propre avatar pour s’enfuir de la salle et pouvoir reprendre une activité normale). Offrir un divertissement de haut vol sans prise de tête, certes (et c’est ce qu’a toujours su faire Cameron dont je suis grand fan, qu’on ne se méprenne pas), mais cet Avatar est si débarrassé de profondeur, de nuances, de vrais enjeux dramatiques et d’originalité du récit (la plus belle scène d’Avatar ? À peine une minute, simple et touchante, quand Neytiri et le vrai Jake se "découvre" enfin pour la première fois), qu’il ne tient pas la distance sur sa durée et donne la désagréable impression d’avoir été fait, dans son entier, pour contenter platement le spectateur (la masse ?) de peur de le décevoir ou de trop lui compliquer la vie.

Qu’une emphase technique si éblouissante, si "novatrice", souffre d’un tel manque de risques et de substance scénaristiques, revient à servir du caviar avec de l’antigel. Et qu’on me traite de rétrograde sans cœur, sans aucune imagination, et de vieux con qui n’a rien compris, et qu’on me brûle ou me lapide sur la place publique, qu’importe et je l’écris (je dis "je", c’est assez rare, mais l’heure est grave), Avatar est, et qu'Horace m'en soit témoin, à l'image de cette montagne au travail qui fît naître une souris ridicule.
 
Avatar - ma note pour ce film :
Max et les maximonstres


Après la rhétorique malkovichienne (Dans la peau de John Malkovich) et l’auto-analyse kaufmanienne (Adaptation.), Spike Jonze célèbre à sa façon, inspirée et farfelue, l’un des plus grands classiques de la littérature de jeunesse américaine, Where the wild things are de Maurice Sendak. Bel album illustré racontant les (més)aventures de Max, petit garçon chahuteur s’échappant de sa chambre pour partir à la rencontre de créatures débonnaires, Max et les maximonstres (pour la traduction française) est un conte initiatique où, comme dans chaque histoire pour enfants, il est possible de se faire dévorer tout cru, d’explorer des contrées fabuleuses et lointaines, de croiser des monstres inquiétants, de connaître la peur ou la joie.
Jonze et son scénariste Dave Eggers ont dû, forcément, enrichir et extrapoler le court récit de Sendak (une trentaine de pages seulement) en développant, par exemple, le cadre familial de Max ou en "humanisant" les maximonstres dont les doutes et les frayeurs sont directement liés à l’imagination et à l’intégration de la réalité de Max (l’histoire des dents qui tombent, la crainte que le soleil ne meure). Il faut donc envisager cette œuvre malicieuse comme une superbe "trahison" plutôt qu’une fidèle adaptation, honnête mais sans surprise.
Là où sont les choses sauvages, là où va Max sur une île étrange à travers la mer, il y a des monstres gentils, peuple dont le dépit et l’isolement d’être reflète l’état d’esprit de Max à cet instant, lui qui vient de se faire gronder par sa maman (il veut la manger, l’a mordu dans un accès de colère). Le périple intérieur qu’il entreprend chez les maximonstres est un rêve éveillé, une catharsis par rapport au conflit maternel qui le pousse à s’évader et à accepter ses erreurs.
Se réinventant sa propre famille (parce que se sentant délaissé par la sienne), Max, proclamé roi des maximonstres, décide de tout oublier en s’amusant comme un fou (se battre avec des boules de terre, faire la fête, construire un fort ou dormir empilés les uns sur les autres), puis réalise qu’être roi n’est pas aussi évident que ça. Il réalisera surtout qu’il faut savoir faire face à ses actes, aux autres et aux responsabilités que l’on peut avoir envers eux, à tout âge. Et que l’on a tous besoin de quelqu’un à aimer, de quelqu’un qui nous guide et nous rassure, que ce soit un maximonstre un peu triste ou une maman qui attend avec une soupe chaude, un gâteau au chocolat et un verre de lait (la scène finale dans la cuisine est d’une bouleversante sobriété, sans parole ni sermon, seulement quelques regards, un peu d’espièglerie et beaucoup d’amour).
Autant ému par la bouille de Max (surprenant Max Records) que par les trognes de Carol, KW ou Ira (le casting voix des maximonstres est somptueux : James Gandolfini, Paul Dano, Forest Whitaker ou encore Lauren Ambrose, la Claire Fischer de Six feet under), le spectateur se retrouve embarqué dans un voyage merveilleux dont la subtile et complexe poésie, jamais simpliste, n’a d’égal que la beauté esthétique.
D’un lyrisme insensé, les maximonstres (boules de poils hirsutes, licorne et autres animaux cabossés), attachants au possible, faits "à l’ancienne" (Dark crystal, Labyrinth…) sans presque pas d’effets spéciaux, magnifiés par des décors naturels grandioses et une jolie lumière aux tons d’automne, parviennent à stimuler notre imaginaire, à raviver nos souvenirs, nos fantaisies d’enfance, et à ravir sans cesse nos yeux par un spectacle déroutant, mélancolique et humble à la fois. Un drôle de film, un pur bonheur pour de grands enfants qui auraient peur encore du noir et de la solitude, et dont un cœur de brindilles vient soudain faire chavirer le leur à tout jamais.


 
Max et les maximonstres - ma note pour ce film :
Persécution


On a envie d'aimer ce film, on aurait envie de l’aimer parce qu'il y a de beaux instants, de beaux échanges d’acteurs portés par des dialogues superbes, et en même temps il y a quelque chose qui retient, quelque chose qui bloque. D'un côté, ce cinéma français dans ce qu’il a de pire, complaisances dans la douleur de vivre, misérabilisme parisien et nombrilisme sentimental (j’aime donc je souffre donc je suis), prises de tête pour rien, pour des mots en l’air ou des gestes l’air de rien, pour des "Je t'aime, moi non plus" compliqués à force de voir le quotidien sans cesse comme une croix à porter, comme un bouillon de merditude et de haine rentrée. Si cette fièvre noire existentielle parvenait à embraser Ceux qui m’aiment prendront le train, Intimité ou même La Reine Margot, ici elle donne l’impression d’arriver à saturation, de n’être plus qu’un simple artifice, qu’une habitude à vomir.
De l'autre, il y a Duris et Gainsbourg qui sauvent la mise, lui à fleur de peau dans un personnage détestable et fragile dans un seul et même mouvement, à l’image de ce film en chantier, en vrac sur des riffs de guitare qui l’écorchent souvent. Elle toujours super belle, envoûtante simplement, même de dos quand on voit son cul dans une lumière blanche la nuit, et cette voix et cette façon de dire des choses parfois terribles avec pudeur et délicatesse.
C’est le personnage de Duris qui tend le film vers des turbulences, des non-dits et accidents. Daniel est une éponge, trop à l’attention, à l’écoute des autres, (rassurer une fille qui s’est fait gifler dans le métro, aider un motard qui vient d’être renversé par une voiture), trop sensible, trop chiant, trop vrai. Avec Sonia, c’est trop aimer ou pas assez, un coup on fait l’amour, un coup on se fait la gueule, à la fin on ne comprend plus pourquoi c’est si confus entre eux, il lui reproche ses absences, il pense qu’elle baise ailleurs, elle semble vouloir l’éviter, le fuir, ne pas savoir pourquoi elle l’aime.
Le personnage d’Anglade qui traque, "persécute" Daniel, paraît être un miroir (et surtout un fantôme, une projection mentale) de ce que Daniel fait subir à Sonia. Aimer, c’est un peu persécuter l’autre. Est-ce cela que Chéreau veut nous dire, vers cela qu’il veut nous amener dans les sillons crasseux de cette introspection  blafarde ? La fin, comme en suspens, ne termine pas le film, n’explique rien, il existe encore mais que pour lui. Persécution, pas aimable, pas fini, est une œuvre agaçante qui irrite, dissèque sans joie une passion amoureuse chaotique d’un homme blessé et "intranquille".

Charlotte Gainsbourg sur SEUIL CRITIQUE(S) : Antichrist.
 
Persécution - ma note pour ce film :
La grande bouffe


Films et scandales 5/7 - 1973

Œuvre phare et provocante, paradigme des films controversés propres à la dissidence flamboyante des années 70 (Salò, Le dernier tango à Paris, Portier de nuit, Caligula…), La grande bouffe suscita probablement, lors de sa présentation officielle à Cannes, le plus grand scandale que le Festival ait connu à ce jour (et davantage peut-être qu’Irréversible ou Crash), voire sa "journée la plus dégradante" selon quelques journalistes de l’époque, très remontés à la vision d’une telle démonstration de laideur portée par quatre acteurs renommés (Mastroianni, Noiret, Piccoli et Tognazzi).
Menaces, agressions, crachats et quolibets, le film de Ferreri (qui remporta, contre toute attente, le Prix de la Critique Internationale) déclencha la fureur outrée des spectateurs qui s’indignèrent de cette dénonciation scabreuse (mais désespérée), de ce procès idéologique (et comme il fut fait, ainsi, au film) de l’homme occidental suffisant, vil et repu de tout.
Cette fable grotesque sur quatre bourgeois cultivés organisant un "séminaire gastronomique" (en fait orgie suicidaire, oraison sexuelle et gargantuesque) impose la consécration de l’obscène, du rejet (autant social que physiologique) face au monde moderne, égoïste et vain, condamné à l’anéantissement de la raison. Infirmant toute psychologie, éventuellement tout sens moral, Ferreri, comme ses personnages, n’envisage cette mascarade qu’en termes de grand cirque scatologique, de manifeste dérisoire et presque surréaliste (le film fut en partie improvisé et inventé au fil d’un scénario laissé de côté).
Sa dimension satirique est évidemment à prendre en compte, mais dans sa globalité, La grande bouffe ne cherche peut-être pas si clairement à dénoncer, mais plutôt à appliquer à la lettre (se goinfrer et copuler jusqu’à ce que mort s’ensuive) ou vulgariser (doigt d’honneur magistral à la bourgeoisie et aux convenances) un simple état de fait funèbre et absolu. Au spectateur d’en tirer les conséquences et implications qu’il faut, les plaisirs qu’il offre et les dégoûts qu’il promet.
Ferreri s’attache ingénieusement à surcharger, engorger son film dans sa scénographie autant que dans les effets de son programme. Flatulences, congestions, vomissements, déluges fécaux, festins pantagruéliques, débauches et excès charnels, voilà ce qu’il advient de trop jouir quand l’on prend conscience de sa petitesse, de son hégémonie fantoche ("Quelque libertin et quelque abandonné qu’il puisse être, il y a toujours de secrets reproches de la conscience qui le troublent", Pensées, tome III, Louis Bourdaloue), et que l’on tient à s’en défaire par ce pour quoi elle a commencé, soit les éléments essentiels à l’existence et aux bas appétits de l’homme : la ripaille et le sexe. C’est finalement le Quotidien de Paris qui, à la sortie du film, et dans sa réserve par rapport à celui-ci, le résuma sans doute le mieux : "L’homme est un animal qui vit comme un porc et meurt comme un chien".
 
La Grande bouffe - ma note pour ce film :
La route


Il y eut un grand éclair aveuglant, flammes gigantesques et ténèbres fumantes, puis le monde civilisé comme il fut connu cessa d’exister. Il devint un champ de ruines, de poussière carbonisée fait de gris et de pluie, cauchemar monochrome où la boue s’égale à la crasse qui elle-même s’égale au goût du sang. Qu’importe alors les causes du ravage, de l’anéantissement, guerre nucléaire ou catastrophe écologique, désormais il faut pouvoir réapprendre à vivre dans l’âpreté des gestes élémentaires. Tous les actes les plus simples (d’avant) sont devenus les plus primordiaux : se nourrir, se cacher, marcher et marcher encore, s’abriter du froid et des averses qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter. Et la terre craque continuellement, gronde aussi, arrache les arbres, s’acharne à punir les hommes comme une furie que rien n’émeut, que rien n’apaise d’une possible clémence.
Dans les méandres sans fin de cette désolation achevée, un père et un fils errent vers des contrées plus hospitalières, fuguent comme à l’agonie, luttant contre la faim, la mort et l’envie parfois d’en finir quand l’espoir des jours meilleurs s’étiole aussi vite qu’un corps qui maigrit, se courbe et se dessèche. Le père rêve et s’égare : quelles valeurs enseigner à un fils dans la tourmente d’un monde qui n’en est plus un, livré aux cadavres, à la loi du plus fort et à la bestialité des hommes revenus à la tourbe, aux instincts des premiers temps ? Qui est bon, qui est méchant, demande souvent le fils. Les pilleurs, les hordes de cannibales, un père abandonnant un vieillard ou un homme dépouillé de tout, laissé nu sur un chemin de sable ?
Si survivre est l’enjeu forcément principal (et le plus évident) du film, celui de la transmission en est le second qui bat, palpite en secret et en son cœur. Et l’idée que cette transmission puisse s’éteindre (parvenir à "porter le feu", quoi qu’il arrive) paraît inconcevable pour ce père si fragile face à l’innocence de son fils, et la fin concrétise, dans un dernier regard, dans un dernier souffle de l’âme, ce passage de relais essentiel malgré le néant et la solitude.
La route est un film d’une profonde mélancolie et d’une grande sensibilité ; il frémit, il ébranle, il tremble d’une beauté saisissante que chaque plan vient doucement impressionner à nos esprits (beaucoup sont à couper le souffle et le souci de réalisme dans la reconstitution du chaos est proprement fascinant). La mise en scène de John Hillcoat est presque délicate, terrienne et sans esbroufe, préférant valoriser, accompagner le jeu des émotions et des acteurs (Mortensen, évidemment génial, et le jeune Kodi Smit-McPhee, prometteur) plutôt que la démesure esthétique d’une apocalypse sans plus d’originalité.
Si, dans son derniers tiers, le film perd de sa puissance et de son rythme, il évoque en entier, de façon libre et autonome, Les fils de l’homme et La guerre des mondes, elles aussi œuvres passionnantes et sans concession qui, dans un beau spasme contemplatif, égratigne l’élan existentiel d’une humanité réduite avant tout à sa survie primitive, et ce au détriment de toute bonté et de toute compassion.

Viggo Mortensen sur SEUIL CRITIQUE(S) : Les promesses de l’ombre.
 
La Route - ma note pour ce film :
Le vilain


Rédiger un article sur le nouveau film de Dupontel (plus hirsute et grimaçant que jamais) relève du syndrome de la page blanche tant celui-ci défie le sens critique par son inoffensivité totale, son inertie cinématographique. Que dire, quoi faire, comment s'en sortir, qui suis-je, où vais-je ? Le film n'est pas mauvais, mais il n’est pas bon non plus, il est bof, il est "mouais", il est "ok, what else?", semblant échapper étrangement à toutes analyses, arguments, contre-arguments et contre-contre-arguments (à ce niveau-là, il devient impossible de débattre autour du film).
Il existe, pépère et ronronnant, presque uniquement pour lui. Il est là, éventuellement adéquat, à défaut de mieux, pour un after brunch avec des amis (un club sandwich, un verre de Bordeaux et du pain perdu avec une boule de glace au pain d'épice) un dimanche après-midi de fin novembre gris, froid et pluvieux (et pour les futurs dimanches soirs hertziens aussi).
Le scénario est vaguement intéressant, l'image est laide, le rythme bancal, la mise en scène multiplie les gros plans et effets datés (période Jeunet, Kassovitz et Kounen au milieu des années 90), mais on s'en fout un peu en sachant que, dans 1h30, tout sera oublié, terminé, remballé, et que demain sera un autre jour (et c’est vachement beau). Il y a bien quelques gags assez drôles, des scènes assez réussies (celle du chien et des chats, hilarante), il y a du comique de répétition, un peu d’humour noir, un peu de non-sens pour, au final et contre toute attente, pondre une farce simplement calibrée, grosse connerie gentillette sans conséquence, sans intention et sans relief.
Heureusement, il y a Pénélope. Ahh, Pénélope… La vraie star du film, c'est elle, Pénélope la tortue, drôle et élégante "cryptodire" au jeu subtil et minimal, yeux de velours et moue suggestive, s’exposant entièrement, mise à nue, prenant tous les risques, tous les dangers, et méritant amplement le César de la meilleure révélation féminine. Pénélope, I'm in love with you. Call me.
 
Le Vilain - ma note pour ce film :
Hadewijch


Mon Dieu, quel calvaire (pas la colline près de Jérusalem, mais le supplice infligé par ce pensum ridicule)… Ce récit d’une jeune dévote cherchant l’amour du Christ et l’incarnation de Dieu est aussi désespérément creux qu’un bénitier de Notre-Dame un jour d’Annonciation. Dumont s’empêtre les missels dans une homélie absconse sur la foi, confondant possible transcendance avec vision réductrice du sacré.
Entre deux soupirs d'ennui, trois d'agacement et plusieurs bâillements (le film dure 1h45 mais paraît s’éterniser une éternité, c’est dire), on peut admirer le sens du cadre de Dumont, toujours aussi impressionnant, et la belle photographie diaphane d’Yves Cape. Mais rien ne vient sauver, en revanche, le jeu calamiteux des acteurs (Karl Sarafidis a du mal à réciter son texte, Yassine Salim est toujours sur le point d’éclater de rire). D’ailleurs on ne parle même plus de jeu ici, mais de mascarade, et c’est d’autant plus surprenant quand on sait ce que Dumont a réussi à extirper de ses comédiens non professionnels dans ses précédents films.
Quant à Julie Sokolowski, au visage de petite Madone extatique, Dumont lui a juste prié, quand elle ne se prend pas un éclairage de dix millions de watts dans la gueule pour exprimer l’illumination divine, de se taire (ou de psalmodier quelques litanies) et de regarder en l'air ("Parce que tu vois ma chérie, tu cherches le Christ, tu cherches l'amour de Dieu, tu vois, et c'est super fort, c’est super engagé comme métaphore").
Et rien ne vient sauver, non plus, les dialogues navrants de médiocrité qui enfilent les réflexions théologiques de bazar comme autant de perles à un chapelet, ni les raccourcis scénaristiques (on rétorquera que les ellipses sont belles et foudroyantes, on préférera parler de facilité malheureuse), ni les situations improbables (il est apparemment très simple, de nos jours, de s’enrôler chez les fanatiques islamistes et d’aller poser des bombes dans le métro) ou misérablement caricaturales (les parents de Céline).
Seuls les premiers et derniers quarts d'heure sont dignes d'intérêt, sobres et puissants, retrouvant la belle austérité naturaliste de Dumont à tous points de vue. Pour le reste, c’est un naufrage total qui nous fait nous demander avec quels démons de l’enfer Dumont a pactisé pour accoucher d’un film aussi aberrant et détestable.
 
Hadewijch - ma note pour ce film :
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